Grande distribution

Grande distribution: «Sous prétexte qu'elle crée de l’emploi, les élus ferment les yeux sur des choses inacceptables»

INTERVIEW L'ex-commerçante Martine Donnette dénonce l'inaction des pouvoirs publics face aux abus des distributeurs...

 

                        Martine Donnette, ex-commerçante et présidente d'En toute franchise, une association de défense des petits commerçants

Martine Donnette, ex-commerçante et présidente d'En toute franchise, une association de défense des petits commerçants - Céline Boff / 20 Minutes

 

Elle est l’Erin Brokovich des petits commerçants. Depuis plus de vingt ans, Martine Donnette se bat, « non pas contre la grande distribution, mais contre les abus de la grande distribution », explique-t-elle. A la tête de l’association En toute franchise, elle lutte notamment contre le développement illégal des enseignes, qui asphyxie le commerce de proximité. Dans l’ouvrage Seule face aux géants, publié ce jeudi aux éditions Max Milo, cette ex-commerçante raconte son combat. 20 Minutes l’a rencontrée.

 

Pourquoi publiez-vous ce livre maintenant ?

Parce que malheureusement, les choses n’avancent pas. Avec ce livre, j’espère révéler au grand jour les manigances de la grande distribution. J’espère faire comprendre au grand public que si ces enseignes respectaient les règles, 100.000 petits commerçants n’auraient pas disparu en l’espace de dix-neuf ans. Résultat : aujourd’hui, en France, une commune sur deux n’a plus aucun commerce de proximité.

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Quelles règles ne respecte pas la grande distribution selon vous ?

Les enseignes étendent certaines de leurs surfaces sans autorisation, parfois même après un refus d’autorisation. Dans d’autres cas, elles obtiennent des autorisations qu’elles ne devraient pas recevoir, soit parce que leurs demandes comportent des vices, soit parce qu’elles cherchent à installer leurs magasins dans des zones protégées ou inondables. Notre association s’est spécialisée dans la lutte contre ces surfaces illicites qui, d’après une étude de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), représentent 9 % de l’ensemble des surfaces de la grande distribution (1). Surtout, nous dénonçons le fait que l’Etat ne fasse pas respecter la loi.

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C’est-à-dire ?

Malgré nos dénonciations, la DGCCRF ne contrôle pas les surfaces de la grande distribution. Les PV ne sont donc jamais dressés. Nous avons décidé de mener nous-mêmes le combat : nous avons engagé 15 procédures contre des enseignes ayant développé des surfaces illicites. A chaque fois, elles ont été classées sans suite par les procureurs. Nous avons même effectué un recours devant le Conseil d’Etat sur 4 millions de m2 illicitement édifiés en 2008. Cette fois, nous avons obtenu gain de cause. Pour autant, les surfaces concernées n’ont pas été détruites et aucune amende n’a été prononcée contre les enseignes. Nous avons fait le calcul : si les pouvoirs publics condamnaient la grande distribution lorsqu’elle ne respecte pas les règles, ils auraient récupéré 418 milliards d’euros.

Que voulez-vous ?

Que l’Etat récupère cette somme ! 418 milliards d’euros, cela pourrait combler 30 fois le trou de la Sécurité sociale. Cette somme correspond également à cinq années d’impôt sur le revenu… Nous avons lancé une pétition sur Change.org pour inciter l’Etat à récupérer cette somme considérable (1). Notre but est par ailleurs d’obtenir l’ouverture d’une enquête parlementaire sur ces dysfonctionnements. Les lois existent, les pénalités existent, les infractions existent… Pourquoi le système ne s’enclenche-t-il pas ? Notre sentiment, c’est que les élus sont comme accros à la grande distribution. Sous prétexte qu’elle crée de l’emploi, ils ferment les yeux ou acceptent des choses inacceptables, comme l’ouverture de magasins dans des zones inondables.

Ceci dit, il est vrai que la grande distribution crée des emplois…

Elle en détruit bien plus. Pour deux emplois créés dans la grande distribution, sept emplois disparaissent à proximité, dans le commerce, l’agriculture et les PME. Et puis, quel type d’emploi crée la grande distribution ? Des temps partiels avec des horaires impossibles… C’est cela, le modèle de société que nous voulons ?

Vous dites que les élus sont accros à la grande distribution. Mais les consommateurs, à la recherche de prix bas, ne le sont-ils pas davantage ?

Certainement, mais ils devraient réfléchir : un hypermarché est, en moyenne, amorti en quatre ans. Alors, que paient réellement les consommateurs passé ce délai ? La grande distribution vend, par exemple, ses tomates à un prix dix fois supérieur à celui qui est payé à l’agriculteur qui les produit… Avec ses centrales d’achat agressives, elle fait mourir les agriculteurs, les fabricants, les petits industriels, pour finir par acheter dans la délocalisation. Non, la grande distribution n’apporte pas « des prix » mais « ses prix ».

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Vous vous battez depuis plus de vingt ans. Quelles victoires avez-vous obtenues ?

Elles sont rares… Nous avons notamment empêché l’installation d’enseignes dans des zones protégées. Surtout, nous avons écouté des petits commerçants qui étaient prêts à se suicider… Et nous avons évité ces drames. J’aimerais que plus personne n’ait à vivre ce que j’ai vécu : la perte de son commerce et l’endettement qui en découle. Il faut quinze ans pour sortir d’une faillite personnelle, quinze ans sans avoir le droit de signer un chèque ou de demander un crédit bancaire… J’ai dû vivre pendant quatorze ans en caravane pour payer mes dettes. Je ne suis pas un cas isolé, je connais plein de commerçants qui ont vécu dans des campings ou dans leurs camions. Cette vie, c’est celle de milliers de personnes en France.

 

(1) 20 Minutes a contacté la Fédération du commerce et de la distribution (FCD), qui représente les grandes enseignes, pour recueillir sa réaction sur ces surfaces illicites. Nous n’avons pas eu de retour.

(2) 20 Minutes a contacté à plusieurs reprises le ministère de l’Economie et des Finances ainsi que le ministère de la Justice pour recueillir leur réaction sur leur prétendue inaction et sur cette pétition. Nous n’avons pas eu de retour.

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